Groupe de supervision en art-thérapie - échanges entre praticiens

La supervision en art-thérapie : état des lieux d’une pratique essentielle

Synthèse d’une enquête menée auprès de 63 professionnels

En octobre 2025, une enquête qualitative a interrogé 63 professionnels de l’art-thérapie, de la psychothérapie et de la psychanalyse se situant à différents stades de leur parcours professionnel, avec une majorité en activité actuellement sur leur rapport à la supervision. Cette pratique, loin d’être un luxe, constitue un espace vital pour penser sa pratique clinique, analyser le contre-transfert et sortir de l’isolement professionnel. Les résultats révèlent une pratique largement intégrée mais confrontée à des obstacles structurels qui questionnent son accessibilité et sa reconnaissance institutionnelle.

 

Une culture de supervision bien établie

Le premier constat est sans appel : 90,5% des répondants ont déjà bénéficié d’une supervision, attestant d’une culture professionnelle mature où la supervision n’est plus perçue comme optionnelle mais comme constitutive de la pratique. 75% des répondants sont art-thérapeutes. Cette intégration s’explique d’abord par une exigence déontologique : aux États-Unis, elle est obligatoire ; en France, les codes de déontologie la préconisent fortement. Mais au-delà de l’obligation, c’est une nécessité clinique et psychique qui motive cette démarche.

Les formats varient : supervision mensuelle, trimestrielle ou ponctuelle, en individuel et/ou en groupe. Cette diversité témoigne d’une adaptation aux besoins singuliers de chacun, même si le groupe émerge comme un format particulièrement prisé pour sa richesse polyphonique : diversité des regards, résonances croisées, sentiment d’appartenance professionnelle.

 

 L’isolement : un mal professionnel prégnant

Le mot « solitude » traverse l’ensemble des réponses avec une constance révélatrice. Solitude du libéral qui « vagabonde » d’une structure à l’autre, devant sans cesse réadapter son cadre. Solitude géographique pour ceux exerçant en zone rurale. Solitude face à la charge émotionnelle : traumatismes, deuils répétés en soins palliatifs, situations d’abus.

Cette solitude n’est pas qu’affective : elle est épistémologique. Comment évaluer sa propre pratique sans regard extérieur ? Comment identifier ses angles morts, ses projections, ses zones de fascination ou de rejet ? Un répondant formule : « Je me sens seule dans ma pratique et seules les supervisions me permettent de rester au contact de mes pairs. »

La supervision apparaît ainsi comme le principal antidote à l’isolement professionnel, permettant de restaurer une reliance, un sentiment d’appartenance à une communauté de pratique.

 Ce qui motive une demande de supervision

Les déclencheurs identifiés sont multiples mais convergent autour de quelques axes centraux :

  • Situations cliniques complexes : impasses thérapeutiques, patients difficiles, questionnements sur le cadre
  • Contre-transfert massif : résonances personnelles, charge émotionnelle débordante
  • Besoin de recul : risque d’épuisement, fatigue de compassion
  • Transitions professionnelles : installation en libéral, nouveau public, nouvelle médiation

Au-delà des déclencheurs ponctuels, beaucoup considèrent la supervision comme un suivi régulier nécessaire, indépendamment de difficultés spécifiques. Elle devient alors un espace de veille clinique, permettant d’identifier précocement les signes de fragilisation de la pratique.

La supervision de groupe : une polyphonie recherchée, richesse & exigences

Les retours sur la supervision de groupe sont unanimement positifs quant à sa richesse d’apprentissage : « Observer la manière de travailler de chacun est extrêmement nourrissant. » Les regards croisés, les expériences partagées, les contre-transferts multiples enrichissent considérablement l’analyse des situations.

Cependant, le groupe nécessite un cadre solidement tenu : gestion équitable du temps de parole, contenance des débordements émotionnels, régularité de présence. Sans ce cadre, le groupe peut devenir lieu de confusion plutôt que d’élaboration. Comme le soulignait Didier Anzieu, la supervision de groupe doit résister à « l’illusion groupale » — ce fantasme fusionnel du groupe tout-bon — pour maintenir sa fonction d’analyse critique.

Portrait du superviseur attendu

Les professionnels interrogés dessinent un portrait précis de leurs attentes. Le superviseur idéal conjugue plusieurs qualités :

  • Neutralité bienveillante : suffisamment neutre pour ne pas projeter, suffisamment bienveillant pour sécuriser
  • Expérience clinique solide : pas de supervision crédible sans ancrage dans une pratique de terrain
  • Capacité d’écoute non-jugeante : « Quelqu’un qui peut tout entendre sans s’affoler »
  • Fonction d’éclairage : « Qu’il m’aide à voir ce que je n’ai pas vu »

Ce qui est refusé : les « recettes miracles », le positionnement en expert surplombant, le copinage, l’absence de structure.

Les obstacles : quand l’indispensable devient inaccessible

Paradoxalement, alors que la supervision est jugée indispensable, de nombreux freins limitent son accès :

  • Le coût apparaît comme l’obstacle majeur. Pour des libéraux aux revenus souvent modestes, une supervision régulière représente un investissement conséquent, non pris en charge institutionnellement. Cette situation soulève une question d’équité : comment un outil déontologiquement nécessaire peut-il rester économiquement inaccessible ?
  • Le temps constitue le second frein : agendas saturés, difficulté à dégager trois heures pour un groupe. Prendre du temps pour penser sa pratique, c’est prendre du temps sur sa pratique ou sa vie personnelle.
  • Enfin, l’offre limitée, particulièrement criante pour les art-thérapeutes : « le manque de superviseur(e)s en art-thérapie ». Comment trouver un superviseur connaissant les spécificités des médiations, des protocoles, les enjeux propres au processus créatif ? Les différentes obédiences compliquent parfois ces rencontres.

Spécificité de l’art-thérapie qui nécessite une supervision adaptée

Les art-thérapeutes expriment clairement le besoin d’être supervisés par quelqu’un connaissant leur pratique de l’intérieur. Superviser un art-thérapeute sans avoir pratiqué l’art-thérapie, c’est manquer la dimension expérientielle du processus créatif, du transfert sur le médium, de la fonction du tiers médiateur.

Un répondant formule : « Aujourd’hui ce dont j’ai besoin c’est de supervision avec d’autres collègues art-thérapeutes pour questionner le choix de mes protocoles. » Cette demande révèle un besoin de pairs experts capables d’échanger sur les spécificités techniques et théoriques de la discipline.

Au-delà de la supervision classique : une écologie de nouveaux formats

L’enquête révèle une aspiration forte à diversifier les espaces de pensée de la pratique, car si la supervision « classique » reste précieuse, elle ne suffit pas :

  • Co-vision entre pairs : format horizontal, sans hiérarchie
  • Ateliers pratiques : expérimentation de médiations, protocoles
  • Ressources en ligne : plateformes de partage, études de cas
  • Communautés d’apprentissage : rencontres thématiques ponctuelles

Cette diversité témoigne d’un besoin de dépasser le modèle vertical de la supervision classique pour créer une véritable écologie d’espaces complémentaires.

L’espace idéal : quand l’imaginaire révèle les manques

J’ai demandé aux répondants de décrire « l’espace idéal » pour penser leur pratique. Leurs réponses sont révélatrices.

  • « Un grand lieu lumineux, un lieu brut et vivant »
  • « Un espace où la nature est présente »
  • « Un atelier d’art avec des traces de peinture sur le sol »
  • « Un salon chaleureux, pas une salle de réunion »
  • « D’égal à égal, ne pas être dérangé »

Ces descriptions ne sont pas anodines. Elles disent le besoin de chaleur, de vie, d’une possibilité de créer, d’un contact avec la nature, d’une horizontalité.

Bachelard, dans La poétique de l’espace, montrait comment l’espace physique conditionne notre capacité à rêver, à penser, à créer. L’espace de la supervision n’est pas neutre. Il doit inviter à la parole autant qu’au silence, au mouvement autant qu’à l’immobilité — manière de dire que le corps ne peut pas être laissé à la porte, que nous pensons aussi avec nos sensations, nos tensions, notre fatigue.

Entre éthique et survie

Plusieurs répondants le formulent explicitement : la supervision est une obligation déontologique. Aux États-Unis, elle est imposée. En France, les codes de déontologie des différentes professions la préconisent fortement.

Mais au-delà de l’obligation, il y a la nécessité.

  • « Indispensable en tant que professionnel de l’aide. »
  • « Ne pas rester seule avec ce qui est vécu professionnellement va de soi. »
  • « Toute pratique impliquant une relation d’aide doit être supervisée. »

Carl Rogers insistait sur la congruence du thérapeute — cette capacité à être en accord avec soi-même, à ne pas se mentir. Mais comment rester congruent sans un espace où déposer nos propres mensonges, nos propres illusions, nos propres défenses ?

La supervision, c’est aussi cela : un espace pour ne pas se raconter d’histoires. Pour accepter qu’on ne sache pas pour l’autre. Qu’on se trompe. Qu’on est touché, débordé, parfois. Qu’on a des limites. Et que c’est précisément parce qu’on les reconnaît qu’on peut continuer à accompagner justement.

Conclusion : l’éthique du care pour soi.

Joan Tronto définit le care comme « tout ce que nous faisons en vue de maintenir, continuer ou réparer notre monde ». Les art-thérapeutes, thérapeutes, psychologues, psychothérapeutes, psychanalystes passent leur vie professionnelle à prendre soin : de leurs patients, des institutions, du cadre. Mais qui prend soin d’eux ?

La supervision constitue cet espace de care pour les soignants, où ils peuvent déposer leur vulnérabilité, reconnaître leurs limites, leurs doutes. C’est précisément cette vulnérabilité assumée qui les maintient humains, donc capables de rencontrer l’humanité de l’autre.

Cette enquête dessine le portrait de professionnels lucides mais fragilisés : conscients de leurs besoins, mais confrontés à des obstacles structurels (coût, temps, offre limitée). Elle invite à repenser collectivement les conditions d’accès à la supervision, à diversifier les formats, à reconnaître institutionnellement cette pratique comme condition de possibilité d’un exercice éthique. Non par obligation, mais parce qu’elle permet de continuer ce métier imprévisible et nécessaire sans se perdre en chemin.

Et vous, qu’attendez-vous d’un espace de supervision ? Qu’est-ce qui vous manque aujourd’hui pour penser votre pratique sereinement ?

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