Différencier l'art-thérapie d'un atelier à médiation

Qu’est-ce qui distingue vraiment un art-thérapeute d’un animateur d’atelier artistique ?

Quand la musique fait enveloppe

Dans le Premier Livre de Samuel, Saül, roi d’Israël, est tourmenté. Dieu l’a rejeté pour sa désobéissance et lui a assigné un « esprit mauvais » qui l’envahit par accès. Ni la prière, ni la volonté, ni le langage ne parviennent à apaiser ces crises. C’est alors qu’entre en scène David, jeune berger reconnu pour sa capacité à jouer « avec art » de la harpe.

Le texte biblique est limpide : « Et il arriva, quand l’esprit mauvais de Dieu était sur Saül, que David prenait la harpe et en jouait ; alors Saül était soulagé, il se trouvait mieux, et l’esprit mauvais se retirait de lui. »

David ne divertit pas. Il ne propose pas une activité occupationnelle. Il ne cherche pas à « faire plaisir » au roi. Son geste est d’un autre ordre : il contient, apaise, fait enveloppe là où le chaos psychique menace de tout emporter. La musique prend le relais d’une parole devenue impossible.

En 1508, le peintre Lucas van Leyden immortalise David jouant de la Harpe pour le roi Saül. Dans sa représentation, Saül est figé, le regard absent, tandis que David, concentré, joue de son instrument. Cette scène n’est pas qu’un épisode biblique : elle est une métaphore fondatrice du pouvoir de l’art sur la psyché troublée. Elle introduit l’idée que l’art agit comme médiation symbolique, comme interface entre le dedans et le dehors, entre le chaos et l’apaisement.


Le malentendu contemporain

Aujourd’hui, à l’heure où les dispositifs de santé intégrative se multiplient, cette distinction fondamentale semble oubliée. Les vitrines institutionnelles se parent de « médiations thérapeutiques » encadrées par des animateurs, par souci d’économie, mais le patient, lui, risque d’en payer le prix.

Animation et thérapie sont trop souvent confondues. Or cette confusion n’est pas anodine : elle engage la responsabilité des dirigeants et présidents de structures, qui risquent davantage de nuire aux patients que de les aider.

Pourquoi ? Parce qu’un atelier artistique bien mené peut effectivement offrir une voie d’expression, soulager une tension psychique, procurer du plaisir, voire un sentiment de fierté. Mais il ne constitue pas, en soi, un dispositif thérapeutique. La thérapie suppose un cadre, une posture, une visée clinique et une formation spécifique. Elle suppose surtout la capacité à accueillir, contenir et élaborer ce qui émerge dans l’espace créatif — y compris, et surtout, ce qui déborde, angoisse ou déstabilise.

David ne se contente pas de « faire de la musique ». Il tient un espace psychique. Il fait fonction de contenant là où Saül ne peut plus se contenir lui-même.


Ce que David nous enseigne cliniquement

Revenons à la harpe de David. Qu’opère-t-elle exactement ?

Elle fait enveloppe. La musique entoure, berce, contient. Elle agit sur un registre sensoriel et corporel, bien avant le sens et la parole. Donald W. Winnicott aurait parlé de holding : cette fonction maternelle primaire qui consiste à tenir psychiquement le sujet pour qu’il puisse exister sans se désintégrer. David, par sa présence et son geste musical, offre ce holding à Saül.

Elle fait médiation. Le son de la harpe s’interpose entre Saül et son « esprit mauvais ». Il crée un espace intermédiaire, un écran protecteur qui permet au roi de ne plus être envahi directement par ses affects. Cet espace intermédiaire, que la psychanalyse nomme aire transitionnelle, est précisément le lieu où opère l’art-thérapie. Ni dedans (le chaos psychique brut), ni dehors (le monde extérieur indifférent), mais entre les deux : un espace tiers, symbolique, où la transformation devient possible.

Elle n’exige pas de mots. Saül ne peut ni expliquer, ni rationaliser, ni mettre en récit ce qui le tourmente. La musique de David agit précisément parce qu’elle ne passe pas par le langage articulé. Elle rejoint le sujet à un niveau archaïque, là où se logent les affects non symbolisés, les angoisses sans nom, les effondrements précoces. L’art-thérapie s’ancre dans cette même dimension pré-verbale : elle offre une voie d’élaboration à ce qui ne peut (encore) se dire.

Elle suppose une présence incarnée. David est là, présent, accordé au sens de Stern. Sa présence fait tiers, son geste fait lien. C’est cette présence qualifiée, formée, consciente de ses enjeux transférentiels, qui distingue l’art-thérapeute de l’animateur.


La posture de l’art-thérapeute : ce qui fait la différence

Qu’est-ce qui distingue fondamentalement un art-thérapeute d’un artiste intervenant en milieu de soin ? Qu’est-ce qui sépare une médiation thérapeutique d’un atelier artistique ou culturel ?

La formation clinique. Un art-thérapeute n’est pas seulement formé au processus créatif. Il connaît les processus psychiques, les dynamiques transférentielles et contre-transférentielles, les mécanismes de défense, la psychopathologie. Il sait reconnaître ce qui se joue dans l’espace créatif : une projection, une répétition traumatique, une tentative de symbolisation, un acting-out.

La supervision. L’art-thérapeute s’engage dans un travail régulier de supervision clinique. Il interroge sa posture, ses affects contre-transférentiels, ses points aveugles. Il ne travaille jamais seul avec sa seule intuition. 

Le cadre thérapeutique. L’art-thérapeute pose un cadre : temps, lieu, fréquence, règles, visée. Ce cadre n’est pas rigide, mais il est structurant. Il offre la prévisibilité nécessaire pour que le patient puisse s’y déposer sans craindre l’effondrement. 

La capacité à contenir l’angoisse. Quand un patient trace, peint, modèle, il dépose des affects bruts, parfois violents, souvent archaïques. L’art-thérapeute est formé pour accueillir ces émergences sans les fuir, sans les réprimer, sans les interpréter sauvagement. Il contient, comme David contient les tourments de Saül.

L’absence de visée esthétique. L’art-thérapeute ne cherche pas à faire produire du « beau ». Il ne juge pas, ne valorise pas, ne corrige pas la production. Il accompagne le processus, pas le résultat. C’est là une différence radicale avec l’atelier artistique, où l’animateur peut légitimement encourager, conseiller, transmettre une technique.


Il n’y a pas d’art-thérapie sans art-thérapeute

La médiation artistique ne suffit pas. Le matériau ne suffit pas. La bonne volonté ne suffit pas.

Ce qui fait soin, c’est la rencontre entre un sujet en souffrance et un professionnel formé, supervisé, inscrit dans une éthique clinique. Ce qui fait soin, c’est la capacité à tenir un espace psychique contenant, à accueillir l’émergence du chaos sans y sombrer, à accompagner la transformation sans la forcer.

David ne guérit pas Saül, il lui offre un espace de respiration psychique, un moment d’apaisement, une interface entre lui et ses démons. C’est exactement ce que fait l’art-thérapie : elle n’efface pas le symptôme, mais elle ouvre un espace de symbolisation, de mise en forme, de transformation possible.

À l’heure où les dispositifs de santé intégrative fleurissent, où les budgets se resserrent, où la tentation est grande de confondre animation et thérapie, il est urgent de rappeler cette distinction. Pas par corporatisme, mais par éthique. Pas pour défendre un pré carré, mais pour protéger les patients.

L’art-thérapie n’est pas une invention moderne. C’est la réactivation consciente d’un usage immémorial de l’image, du son et du geste symbolique comme voie de soin psychique. De la grotte de Chauvet aux collections de Prinzhorn, de la harpe de David à nos ateliers contemporains, une même fonction traverse les siècles : celle de faire tenir ensemble ce qui menace de se désintégrer.


Pour aller plus loin

Ces fondements — anthropologiques, cliniques, éthiques — je les déplie dans mon livre à paraître. De la grotte préhistorique au processus thérapeutique contemporain, j’explore comment l’art-thérapie s’inscrit dans une histoire longue de la symbolisation comme survie psychique.

Parce qu’il est encore nécessaire, en 2025, d’expliquer et de défendre ce qu’est véritablement l’art-thérapie : son cadre, son dispositif, sa visée clinique, et la posture de celui qui ouvre cet espace-temps.


Cet article est extrait de réflexions développées dans mon ouvrage en cours, consacré aux fondements anthropologiques, cliniques et éthiques de l’art-thérapie.

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