De la matière à l'amas-tiers, objet transitionnel crée dans un espace jeu transitionnel ouvert

De « l’amas-tiers » à l’espace transitionnel : ce que Winnicott éclaire de l’art-thérapie

Et si ce que le patient façonne en séance d'art-thérapie n'est pas seulement une production — mais un espace ? Un entre-deux où quelque chose peut se jouer, se risquer, se transformer, sans être directement confronté à la réalité ?


L'espace transitionnel selon Winnicott : un entre-deux fondateur

Donald W. Winnicott nous offre l’une des cartographies les plus subtiles du psychisme humain. Entre la réalité intérieure du sujet — pulsions, fantasmes, représentations — et la réalité extérieure — l’environnement, l’autre, ses contraintes — il situe un espace intermédiaire qu’il nomme espace transitionnel.

Ni purement intérieur, ni entièrement extérieur. Un lieu où l’intime peut s’élaborer, prendre une forme partageable, sans être immédiatement soumis à l’épreuve de la réalité. C’est là que naissent le jeu, la créativité, la culture — et c’est là que l’art-thérapie opère.

L'objet transitionnel : ce petit rien qui contient tout

Chacun connaît le doudou de l’enfant — ce bout de tissu choisi, approprié, investi d’une puissance symbolique extraordinaire. Winnicott le nomme objet transitionnel : il fait le lien avec la mère absente, rend l’angoisse de séparation tolérable, étaye le manque sans le nier.

Ce qui est remarquable, c’est l’illusion qu’il porte : l’enfant croit l’avoir inventé — alors qu’il l’a prélevé dans son environnement. Cette illusion partagée, que ni l’enfant ni la mère ne remettent en question, est le fondement même de la créativité. Et pour Winnicott, l’artiste est précisément celui qui maintient vivant cet espace — capable de se laisser surprendre par ce qu’il produit, et de composer avec le non-maîtrisé.

« C’est dans l’espace potentiel, qui n’est ni à l’intérieur ni à l’extérieur, que se situe l’expérience culturelle. » — Donald W. Winnicott, Jeu et réalité, 1971.

L'amas-tiers : quand la matière créative joue ce rôle en art-thérapie

En art-thérapie, la matière façonnée par le patient — ce que Jean-Pierre Royol nomme l’amas-tiers — peut fonctionner de manière analogue à l’objet transitionnel. Elle est à la fois produite par le patient (« c’est moi qui l’ai fait ») et extérieure à lui — elle existe matériellement, elle résiste, elle demeure après la séance.

Comme le doudou, elle rend l’absence tolérable : absence de mots, absence de sens immédiat, absence d’une présence fusionnelle avec le thérapeute. Elle s’interpose, elle contient, elle permet à quelque chose de se déposer, de façon brut et crue, sans que ce soit dit de but en blanc —ou du moins pas encore.

Un espace pour jouer, créer, symboliser — sans l'épreuve immédiate du réel

L’objet créatif en art-thérapie n’est pas exactement un objet transitionnel au sens strict winnicottien — il est produit dans un cadre, en présence d’un tiers, et peut faire l’objet d’une élaboration verbale après-coup. Il relève davantage de ce que Winnicott nomme le jeu : activité plus mature, mais qui convoque la même souplesse psychique, la même tolérance à l’incertitude, la même capacité à accueillir l’inattendu.

C’est précisément cet espace que l’art-thérapie réactive : un espace potentiel où le sujet-patiens peut expérimenter sans crainte de destruction, jouer avec ce qui déborde, symboliser ce qui résiste aux mots. Un espace où la valeur de ce qui est produit ne réside pas dans ses qualités esthétiques — mais dans sa capacité à porter et à transformer l’expérience subjective.

Ces réflexions font partie d’un ouvrage en attente d’éditeur : Si cet article vous a donné à penser, sachez que ces concepts — espace transitionnel, « l’amas-tiers », médium créatif, jeu winnicottien… — et les ponts qu’ils ouvrent vers la pratique clinique en art-thérapie — seront développés en profondeur dans un livre à paraître prochainement. Restez connecté·e pour ne pas manquer sa sortie.

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