Janvier 2026 : une bourse aux cartels Art-Thérapie qui fait mouche
C’était un pari. Transposer à l’art-thérapie un dispositif inventé par Jacques Lacan dans les années 1960 pour la psychanalyse : le cartel. Un petit groupe de travail (3 à 5 personnes) réuni autour d’un objet d’étude choisi par ses membres, pour une durée limitée, sans hiérarchie, dans une logique d’élaboration collective.
Le 14 janvier 2026 au soir, nous étions 13 art-thérapeutes réunis en visio pour la première bourse aux cartels. Treize professionnels d’horizons différents : écoles de formation variées, lieux d’exercice multiples (psychiatrie, oncologie, libéral, Ehpad, pédiatrie), références théoriques diverses (psychanalyse, neurosciences, philosophie, sociologie). Treize personnes portées par le même désir : sortir de la solitude du thérapeute, mettre leur pratique au travail avec d’autres, maintenir une pensée vivante.
En quelques jours, quatre cartels se sont constitués. Quatre groupes qui vont travailler ensemble pendant douze mois sur des objets d’étude qu’ils ont eux-mêmes définis
Quatre objets d'étude, quatre chemins d'élaboration
Cartel 1 : La solitude
La solitude du thérapeute, celle du patient et leur impact dans le processus thérapeutique. Qu’est-ce qui se joue ? Quels échos, quels transferts ? Solitudes partagées, solitudes transformées ?
Un objet aussi vaste qu’essentiel. Comment l’art-thérapeute habite-t-il sa propre solitude pour accueillir celle du patient sans chercher à la combler ? Comment le silence et la solitude en séance deviennent-ils des espaces de travail plutôt que des vides angoissants ? La création est-elle un acte solitaire ou un lieu de reliance ? La rencontre thérapeutique est elle celle qui rompt la solitude ?
Cartel 2 : La prescription de consigne
Consigne, prescription, ouverture, invitation : de quoi parle-t-on vraiment ? Entre cadre et liberté, qu’est-ce qui se joue ? Pourquoi telle consigne et à quel dess(e)in ? Comment la consigne devient levier thérapeutique sans étouffer le désir du patient ?
Une question apparemment technique qui ouvre en réalité sur des enjeux fondamentaux d’une posture clinique. Qu’est-ce qui guide le choix d’une consigne, d’une ouverture ou d’une invitation ? Comment distinguer une consigne qui ouvre de celle qui enferme ? Que dit notre façon de proposer des consignes, des ouvertures, des propositions de notre cadre théorique, de notre rapport au contrôle, de notre confiance dans le processus créatif du patient ?
Cartels 3 et 4 : Le trauma (deux groupes)
De quoi parle-t-on quand on parle de trauma ? Quelles spécificités pour l’art-thérapie ? Le trauma et la trace : comment la matière accueille ce qui ne peut se dire ? Tempo du trauma : quand intervenir, quand se taire, quand proposer ?
L’enthousiasme autour de cet objet a été tel que deux cartels se sont formés. Trauma individuel, collectif, transgénérationnel. Trauma psychique, trauma corporel. Figement et symbolisation. Mémoire traumatique et processus créatif. Les questions foisonnent, les approches se croisent : Ferenczi, Winnicott, les neurosciences, la clinique du quotidien…
Ce que le cartel n'est pas...
Avant d’aller plus loin, il est important de clarifier ce que le cartel n’est pas, car cela définit en creux sa spécificité.
Un cartel n’est pas une supervision. On n’y présente pas ses cas cliniques pour qu’ils soient supervisés par un sachant. Il n’y a pas de hiérarchie entre les membres.
Un cartel n’est pas un groupe d’analyse personnelle. On n’y travaille pas ses problématiques personnelles, même si le travail théorique peut évidemment résonner avec notre histoire.
Un cartel n’est pas une formation descendante. Il n’y a pas de formateur qui transmet un savoir constitué à des apprenants. Chacun apporte, questionne, élabore à partir de sa pratique et de ses références.
Pourquoi le cartel pour l'art-thérapie ?
Lacan a inventé le cartel pour lutter contre la sclérose institutionnelle des sociétés psychanalytiques, contre la répétition mortifère du savoir figé, contre les effets de groupe et de suggestion. L’objectif : maintenir une pensée en mouvement, proche du réel de la pratique, sans tomber dans le conformisme de pensée ou la hiérarchie académique.
Pour l’art-thérapie, ce dispositif fait particulièrement sens.
L’art-thérapeute est souvent isolé. Souvent seul dans une institution ou en libéral sans pairs proches, ou enfermé dans les références de sa seule école de formation. Le cartel crée du tiers, de l’altérité.
L’art-thérapie est un champ traversé par des références multiples. Psychanalyse, psychologie, neurosciences, sciences de l’art, philosophie, sociologie. Cette hétérogénéité est une richesse, pas un obstacle. Le cartel permet de croiser ces horizons sans chercher à unifier artificiellement.
L’art-thérapie a besoin de lieux de recherche. Moins lourds qu’un protocole universitaire mais plus rigoureux qu’une simple réflexion entre collègues, le cartel est un espace pré-recherche qui peut déboucher sur des publications, des communications, des élaborations transmissibles.
Un dispositif exigeant mais horizontal
Le cartel repose sur quelques règles simples mais structurantes :
- Un petit groupe : 3 à 5 personnes maximum. Au-delà, la dynamique de groupe prend le dessus sur le travail d’élaboration.
- Un objet d’étude : choisi par les membres, pas imposé de l’extérieur. Chaque cartel nomme ce qu’il veut travailler.
- Une durée limitée : 12 mois dans notre dispositif. Assez long pour creuser, assez court pour éviter l’enlisement.
- Un « plus-un » tournant : chaque membre assume à tour de rôle cette fonction de veille et de relance du travail. Ce n’est pas un leader, c’est une fonction de facilitation qui circule.
- Des rencontres régulières : une fois par mois, 1h30, en visio. La régularité crée le rythme du travail.
- Une production attendue à horizon un an : libre dans sa forme (texte, présentation, création collective, performance…), mais attendue pour la fin du cycle pour partager les réflexions, le chemin arpenté au cours des 12 mois partagés. Le cartel n’est pas un groupe de discussion sans horizon.
Mon rôle : tenir le cadre institutionnel
Je ne suis pas dans les cartels à chaque rencontre. Mon rôle est ailleurs :
- Organiser le dispositif : la bourse aux cartels, les temps de restitution collective
- Accompagner le démarrage : je suis présente à la première séance de chaque cartel pour aider à la mise en route, clarifier l’objet, poser le cadre
- Rester disponible : pour toute question déontologique, éthique, ou si un cartel rencontre un blocage et souhaite ma présence ponctuelle
Ensuite, les cartels travaillent de manière autonome. C’est leur espace.
Ce qui se joue déjà
À peine quelques jours après la bourse, les groupes WhatsApp s’animent. Les art-thérapeutes fixent leurs horaires, commencent à partager des références, ébauchent leurs premières questions. L’enthousiasme est palpable.
Ce qui me frappe, c’est la diversité des profils et la richesse des échanges qui en découle. Les objets d’étude résonnent différemment selon les lieux de pratique, les patients rencontrés, les cadres théoriques mobilisés. Cette hétérogénéité n’est pas un problème à aplanir. C’est le moteur du travail.
Rendez-vous dans un an
En janvier 2027, nous nous retrouverons pour un temps de restitution collective. Chaque cartel partagera son cheminement, ses découvertes, ses impasses, ses questions encore ouvertes. Ce sera un moment de transmission, de célébration aussi.
Et puis viendra une nouvelle bourse aux cartels. Certains groupes continueront, d’autres se dissoudront, d’autres encore se reformeront autour de nouveaux objets. De nouveaux art-thérapeutes pourront nous rejoindre.
L’essentiel n’est pas de produire un savoir définitif. L’essentiel est de maintenir une pensée en mouvement. De créer des espaces où l’on peut penser ensemble sans se soumettre à un discours unique. De résister à l’isolement et au conformisme.
Une communauté de pensée qui se construit
Ces quatre cartels qui démarrent en ce début 2026 sont peut-être les prémices de quelque chose de plus vaste : une communauté d’art-thérapeutes qui choisissent de penser ensemble, de confronter les concepts à la clinique, de faire vivre une pensée clinique exigeante et ouverte.
Lacan disait que le cartel était une réponse à l’inertie des institutions. Pour l’art-thérapie, c’est peut-être une façon de construire autrement : pas une nouvelle école qui imposerait sa doctrine, mais un réseau de praticiens qui élaborent collectivement, en assumant leurs différences, en maintenant leur désir de savoir vivant.
Le pari est lancé. Rendez-vous dans douze mois pour voir ce qui aura germé.
Si vous êtes art-thérapeute et que ce dispositif vous intéresse, n’hésitez pas à me contacter. Une nouvelle session de cartels pourra démarrer en février 2027.

