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Art-thérapie en ligne : tenir le cadre, préserver le lien, habiter la posture

Quand le cadre se fissure, le lien devient vital

Avril 2020. Pour nombre d’art-thérapeutes, le travail clinique a basculé à ce moment précis. 

Des patients isolés. Des souffrances accentuées. La peur du dehors, l’angoisse, la solitude, les pertes réelles ou symboliques. 

Et cette question insistante : comment continuer à accompagner quand le cabinet est fermé ?

L’impossibilité d’ouvrir la porte du cabinet. L’impossibilité d’accueillir dans cet espace singulier, pensé comme contenant.

Les messages affluent : Quand est-ce qu’on reprend ? Est-ce qu’on peut continuer autrement ?

Très vite, une certitude clinique s’impose : rompre le lien serait plus délétère que transformer le cadre.

L’art-thérapie en ligne : une invention clinique avant d’être technique

L’art-thérapie en ligne — visioconsultation, téléconsultation, suivi à distance — n’est pas née d’un projet technologique.

Elle est née d’une nécessité clinique et éthique. Il a fallu inventer un nouveau dispositif. Faire un pas de côté avec le protocole. Rester fidèle non pas à la forme, mais à la fonction thérapeutique.

Par écran interposé, il s’agissait de recréer ce que Donald W. Winnicott nomme un espace transitionnel : un entre-deux suffisamment sécure pour permettre le jeu, la création et la symbolisation (Playing and Reality, 1971).

Créer avec presque rien : le bricolage comme acte symbolique

D’un côté de l’écran, quelqu’un bricole. Il façonne avec ce qu’il a sous la main : papier, crayons, ficelle, étiquette, trombone, ruban. Des matériaux pauvres, ordinaires, presque insignifiants.

De l’autre, quelqu’un écoute. Observe autrement. Accueille ce qui se dit sans mots.

Ce bricolage du quotidien n’est pas une limite du dispositif. Il est souvent un levier symbolique puissant, conforme à la conception de l’art-thérapie défendue par Edith Kramer et Cathy Malchiodi, pour qui le processus prime sur l’objet fini.

Art-thérapie en ligne : est-ce encore de l’art-thérapie ?

La question traverse la profession, parfois avec violence.

Si l’on admet qu’une thérapie repose avant tout sur une rencontre et sur la qualité du lien thérapeutique, et que l’acte créateur n’en est que le médium, alors l’art-thérapie en ligne ne constitue pas une rupture théorique majeure.

Les recherches récentes montrent que des dispositifs d’art-thérapie à distance peuvent soutenir l’expression émotionnelle et le mieux-être, tout en posant des limites cliniques claires (Malboeuf-Hurtubise et al., 2021 ; Reitere et al., 2024).

L’art-thérapie en ligne n’est ni inférieure ni équivalente au présentiel. Elle est autre, et demande à être pensée comme telle.

Accessibilité du soin : une réponse partielle mais nécessaire

La consultation d’art-thérapie en ligne permet :

  • l’accès au soin dans des zones rurales ou isolées
  • la continuité du suivi lors d’un éloignement géographique
  • l’accompagnement dans la langue maternelle depuis l’étranger
  • un cadre possible pour des personnes à mobilité réduite
  • une réduction des contraintes temporelles

Il ne s’agit pas d’une équité totale — les inégalités numériques persistent — mais d’une réduction réelle des exclusions, confirmée par la littérature scientifique récente (Reitere et al., 2024).

Le corps derrière l’écran : absent ou autrement présent ?

On oppose souvent à l’art-thérapie en ligne l’impossibilité de lire le corps. Cette affirmation mérite d’être nuancée. Le corps ne disparaît pas. Il se manifeste autrement : posture, souffle, silences, micro-mouvements, interruptions. Parfois, c’est l’environnement lui-même qui parle : une porte qui s’ouvre, un proche qui s’invite, une intrusion non symbolisée.

Le cadre doit alors être travaillé explicitement :

  • constitution d’une boîte à bricoles, à l’image de nos fonds de poches d’enfance
  • choix d’un lieu sécure
  • possibilité de cacher ou de détruire la production issue de la séance

Le lieu de vie devient matière clinique.

Quand la distance libère le processus créatif

Certaines situations cliniques l’illustrent clairement.

Je pense à cette jeune femme pour qui créer au cabinet était presque impossible. Le regard de l’autre, même bienveillant, était vécu comme jugeant. Le passage à l’art-thérapie en ligne a déplacé cette contrainte. Caméra non focalisée sur les gestes. Parfois un travail en différé, via des capsules art-thérapeutiques. Le geste s’est libéré. Le processus créatif a trouvé sa voie.

Des études qualitatives confirment que, pour certains patients, la distance peut réduire l’inhibition et favoriser l’expression (Malboeuf-Hurtubise et al., 2021).

Éthique du soin et posture singulière du thérapeute

L’éthique de l’art-thérapie en ligne ne peut se limiter à des considérations techniques ou juridiques. Elle engage profondément la posture singulière du thérapeute, entendue comme une position clinique, psychique et relationnelle. Dans un dispositif à distance, où le cadre thérapeutique est bousculé et nouveau, le cadre est mis à l’épreuve. Il en révèle la nature profonde. Ce n’est pas le dispositif qui fait tenir le cadre, mais la capacité du thérapeute à l’incarner. Plus le cadre externe est instable, plus le cadre interne doit être solide, vivant et opérant.

L’éthique du soin se joue alors dans cette capacité à tenir une place, sans se rigidifier ni se dissoudre, à soutenir un lien et à offrir une écoute engagée. Theodor Reik, dans Listening with the Third Ear (1948), décrit cette qualité d’écoute comme une écoute qui dépasse le contenu manifeste du discours. Une écoute qui mobilise l’inconscient du thérapeute, ses résonances affectives et ses mouvements contre-transférentiels. Même derrière un écran, cette “troisième oreille” demeure opérante.

Elle constitue un repère éthique essentiel : écouter non seulement ce qui est dit, mais ce qui se joue, ce qui se répète, ce qui insiste — dans la parole comme dans le processus créatif.

Préserver cette posture clinique, c’est préserver l’éthique du soin, indépendamment du médium utilisé.

Tenir la posture, quoi qu’il en coûte

L’art-thérapie en ligne ne relève ni d’un effet de mode, ni d’un renoncement aux fondements du soin. Elle est le symptôme d’un déplacement plus large : celui des cadres, des espaces, des modalités de présence. Ce qui fait thérapie n’est pas le lieu, mais la qualité de la présence clinique. Ce qui fonde l’éthique n’est pas la rigidité du dispositif, mais la capacité du thérapeute à habiter sa posture, à soutenir un lien, à écouter au-delà du visible. L’écran ne dissout pas l’écoute. Il oblige à la travailler.

La référence à Winnicott rappelle que l’espace transitionnel n’est jamais donné une fois pour toutes : il se construit, se soutient, se répare. La référence à Theodor Reik rappelle que l’essentiel du travail thérapeutique se joue dans une écoute engagée, incarnée, traversée par le contre-transfert — cette “troisième oreille” qui demeure opérante, même à distance.

L’art-thérapie en ligne n’est donc ni une pratique au rabais, ni une pratique universelle. Elle est un dispositif exigeant, qui requiert une vigilance accrue, une éthique vivante, et une responsabilité pleinement assumée.

Ce n’est pas l’écran qui fait obstacle. C’est l’abandon de la posture.

Repères éthiques concrets pour une art-thérapie en ligne—

  1. Clarifier le cadre dès l’entretien préliminaire

  • Informer explicitement le patient des spécificités du dispositif en ligne
  • Nommer les limites, les risques et les conditions de confidentialité
  • Adapter le consentement éclairé au numérique

  1. Travailler activement le lieu du patient

  • S’assurer d’un espace non intrusif, hors écoute de tiers
  • Penser la possibilité de cacher, conserver ou détruire les productions
  • Considérer le lieu de vie comme un matériel clinique, non comme simple décor

  1. Préserver la posture singulière du thérapeute

  • Ne pas confondre accessibilité et disponibilité illimitée
  • Maintenir une temporalité claire (cadre horaire, régularité)
  • Incarner le cadre : lorsque le cadre externe est fragilisé, le cadre interne doit être tenu, vivant et opérant
  • Résister à la logique de prestation ou de coaching

  1. S’appuyer sur l’écoute transférentielle

  • Accueillir les résonances affectives suscitées par le dispositif
  • Travailler le contre-transfert, y compris lié à l’écran
  • Écouter ce qui se répète, insiste ou se déplace dans le processus créatif

  1. Reconnaître les limites du dispositif

  • Ne pas proposer l’art-thérapie en ligne lorsque le cadre n’est pas tenable
  • Réorienter vers le présentiel ou vers un autre professionnel si nécessaire
  • Assumer que tout patient n’est pas indiqué pour ce dispositif

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